Les Y font confiance

à la « sagesse des foules »

Par Joëlle Brunet Labbez

Parfois décrits comme narcissiques et égoïstes, les nouvelles générations n’ont pourtant de cesse de partager tout ce qu’ils détiennent. Comment expliquer, et surtout comment prévoir, leurs comportements de consommateur ? Comment déterminer le moteur de leurs motivations si la notion de "posséder" prend des aspects aussi versatiles et difficiles à cerner?

L’économie de partage qu’ils inventent tous les jours bouscule les conventions et donne à cette génération Y un accès à quantités de biens ou services sans que l’on soit obligé de se préoccuper des charges et immobilisations que cela supposait auparavant. La perception écologique de la rareté des ressources, ainsi que les crises successives, ont modifié la relation à l’objet et à la consommation. Même le désir du luxe n’est plus mal connoté car il peut désormais se partager.

Hédonisme éco-conscient ?

L’attachement à la voiture, symbole d’un consumérisme obsolète, demeure mais sans les contraintes. La conscience écologique a gagné du terrain mais elle a muté vers d’autres terres ignorées des prêtres de la croissance 0. Ainsi, la liberté qu’autorise la possession d’une voiture peut s’assortir de covoiturage ou de partage lorsqu’elle est inutilisée.

Grâce à Blablacar, Stéphane, qui poursuit des études loin de chez ses parents, a pu s’offrir une voiture confortable et neuve, qui le ramène chez lui à moindre frais. La condition de cet investissement : ne plus faire le trajet seul pour amortir ses frais. Ce faisant, il demande à son passager quelle musique il aime, et entretient une aimable conversation tout au long du voyage.

Mutualiser l’amortissement des biens durables

Envie de vivre quelques jours à Londres ou Barcelone, sans la contrainte de l’hôtel, avec le luxe d’avoir une cuisine, un petit jardin, des gravures aux murs et des amis ? Mark, 31 ans, vit dans un appartement magnifiquement retapé dans un quartier populaire de Londres. Il propose de partager un thé, après être resté discret et courtois avec la personne qui vivra trois jours sous son toit. Pigiste, aurait-il pu facilement vivre dans une des villes les plus chères du monde sans AirBnB ?

Envie d’une voiture qui vient me chercher à toute heure sans l’obligation d’attendre à une station de taxis ? Nous sommes en banlieue, il est 22h30. Mehdi, 25 ans, catogan serré sur la nuque, élégant costume anthracite, sort de la voiture et ouvre la portière d’une luxueuse Audi noire. La mise en contact s’est faite quelques minutes plus tôt via la plateforme Uber. Le point de départ de l’idée d’un service comme Uber est de partager l’amortissement d’un véhicule rendu de plus en plus coûteux en raison des taxes et obligations réglementaires…

Partager pour ne pas renoncer

Ces nouveaux consommateurs partagent pour ne pas avoir à choisir, pour ne pas renoncer. Un appartement, une voiture, une bétonnière...

Le luxe, la projection de leur image à travers certains objets prennent un autre sens pour la génération Y. La technologie et la rareté sont au cœur de cette économie de partage. L’étendue du parc de smartphones, ainsi que la concentration urbaine, ont permis de constituer des réservoirs permanents de biens et de services immédiatement accessibles pour un nombre croissant de personnes pour qui la propriété exclusive des biens n’est plus un a priori incontournable.

Location d’outils, de vélo, mais aussi financement de projets d’entreprise : le secteur des services financiers n’échappe pas à cette tendance lourde puisque ces ressources sont caractérisées par des paiements faibles mais très fréquents et nombreux comme les couvertures d’assurance à court terme. Le crowd founding vole au secours des micro-projets. Dès lors, les banques doivent prendre en compte et se méfier de cette concurrence du peer-to-peer financier, qui faisait le charme des mutuelles, et qui a été largement abandonné au fil du temps.

La grande nouveauté réside dans le fait que les nouvelles générations font instinctivement confiance à la « Sagesse des foules » comme le souligne James Surowiecki, car les outils dont ils disposent, respectent les trois hypothèses de son analyse :

 La diversité qui additionne des décisions de personnes de divers milieux avec des idées originales.

 L’indépendance qui garantit que ces avis puissent de s’exprimer sans influence, même venant des pairs.

 Une décentralisation qui agrège ces propositions plutôt que de laisser une autorité supérieure, élue ou non, en décider.

D’après les prévisions de PWC, en 2025, les seuls secteurs de l’économie de partage (peer-to-peer) connus aujourd’hui (hébergement, partage automobile, financement, musique, télévision et vidéo) pourrait générer 335 milliards de dollars.

     

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